Les majors du tabac accentuent leur lobbying sur les futures règles de la vape en France et dans l’UE
Les grands groupes du tabac renforcent leur action à Paris et Bruxelles alors que la France et l’UE préparent de nouvelles taxes et restrictions sur la vape. Ces décisions pourraient remodeler un marché français de 1,6 milliard d’euros comptant environ 3,6 millions d’utilisateurs et 3 500 boutiques indépendantes.
Le recul de la cigarette accélère les investissements dans la vape
Les grands fabricants de tabac intensifient leurs efforts pour peser sur la réglementation de la vape en France et dans l’Union européenne, où se préparent des mesures sur la fiscalité, la publicité, les arômes et la distribution. La France représente un enjeu particulier : son marché de la vape génère 1,6 milliard d’euros de chiffre d’affaires, concerne environ 3,6 millions de personnes et reste principalement contrôlé par des entrepreneurs indépendants plutôt que par les multinationales du tabac.
La pression commerciale est manifeste. Les volumes de cigarettes classiques vendus par les fabricants en France sont passés de 92 000 tonnes en 2000 à 33 000 tonnes en 2024. En 2023, moins de 25 % des adultes âgés de 18 à 75 ans fumaient quotidiennement. La vape est parallèlement devenue le premier substitut national à la cigarette, avec un nombre d’utilisateurs qui a plus que doublé entre 2017 et 2023.
Philip Morris International, British American Tobacco, Imperial Brands et Japan Tobacco International ont massivement investi dans les cigarettes électroniques et d’autres produits alternatifs. Les cigarettes classiques représentaient toutefois encore 81 % du chiffre d’affaires mondial de BAT lorsque le groupe a publié, en décembre 2024, un manifeste promouvant un « monde sans fumée ». Une enquête de la journaliste de France Télévisions Manon de Couët a relevé des publicités géolocalisées, des opérations dans les bars, une présence dans les festivals de musique, le recours à des influenceurs et des emballages inspirés des mangas et des jeux vidéo.
Le dispositif d’influence s’étend de Paris à Bruxelles
À Bruxelles, le réseau lié aux fabricants comprend au moins 49 organisations, pour un budget annuel estimé à 14 millions d’euros. Entre 2023 et septembre 2025, 257 rencontres ont été répertoriées entre des représentants du secteur et des députés européens. PMI en a obtenu 121, contre environ 12 pour la coalition de santé publique Smoke Free Partnership.
Cette activité a aussi atteint la Commission européenne. Fin avril 2026, des parlementaires ont demandé une enquête interne après des révélations concernant des échanges non publiés entre des fonctionnaires de la Direction générale du commerce et des représentants de PMI au sujet de la réglementation du tabac chauffé et de la vape.
En France, l’ancien député de la majorité présidentielle Adrien Morenas conseille BAT depuis trois ans. The Arcane accompagne le président de Philip Morris France, Xavier Puech, dans la promotion d’un « Grenelle de la nicotine », tandis que Havas intervient également pour l’entreprise. D’autres cabinets représentent Imperial Brands Seita, la filiale française de BAT ou le groupe logistique Logista.
Fiscalité, distribution et interdiction générationnelle en débat
L’UE révise ses directives sur les produits du tabac, la publicité et la fiscalité. L’industrie invoque la réduction des risques pour réclamer, en faveur de la vape et du tabac chauffé, des taxes et des règles publicitaires plus avantageuses que celles appliquées aux cigarettes classiques. Elle a aussi obtenu le soutien de pays européens accueillant des usines liées au tabac et susceptibles d’être pénalisées par des mesures plus strictes.
Le projet de budget français pour 2026 prévoyait initialement une taxe sur les e-liquides ainsi que l’interdiction des arômes et de la vente en ligne. Des amendements imposant un agrément administratif aux distributeurs auraient pu créer un quasi-monopole en faveur des buralistes. Les produits des grands fabricants auraient ainsi été avantagés au détriment des 3 500 boutiques indépendantes. La mesure a finalement été retirée, provoquant la colère de la Confédération des buralistes, mais le débat a montré la vulnérabilité réglementaire du secteur.
Le soutien à une interdiction générationnelle du tabac progresse également. Le Parlement britannique a adopté le 20 avril 2026 une loi interdisant définitivement la vente de cigarettes aux personnes nées après 2008. En France, le député écologiste Nicolas Thierry et des associations soutiennent une proposition transpartisane signée par 38 députés, qui interdirait à partir de 2032 la vente de tabac aux personnes nées après 2014. Six anciens ministres de la Santé la soutiennent aussi. Ses promoteurs évaluent le coût social annuel du tabac à 156 milliards d’euros et affirment que les dépenses publiques de santé et de lutte contre la contrebande sont huit fois supérieures aux taxes perçues. L’exemple néo-zélandais montre néanmoins qu’une telle politique peut être annulée : adoptée en 2022, son interdiction générationnelle a été abrogée fin 2023 avant son entrée en vigueur.